10/01/2018

MAUVAISE GRIPPE

- J'ai mal au foie, je pue du bec et j'ai la plume terne, se lamentait une oie, la mine déconfite dans la file d'attente à l'heure du gavage. Je couve quelque chose, et si on n'y prend garde, cette mauvaise grippe aura des conséquences au sein de l'élevage.

Dans la file voisine, un canard essoufflé claudiquait sur ses palmes, le gésier flageolant.

-Ne nous plaignons pas, dame oie. Savez-vous que les américains, pour des raisons humanitaires refusent notre foie sur leurs tables? Avec tout le mal qu'on se donne, c'est un information démotivante.

-Pensez-vous, maitre canard, c'est de la pure jalousie de leur part. Les campagnes de gavage qu'ils ont appliqué à leur propre population n'ont pas bien fonctionné et leurs obèses ne produisent ni foie ni magrets. On dit même que leur graisse est toxique. Quel dédain!

-Il est certain que les méthodes scientifiques appliquées par nos éleveurs produisent des résultats extraordinaires, si ce n'est cette lourdeur que je ressens dans le haut des pattes.

-Vous aussi? Serais-ce en raison de la nouvelle variété de maïs dont on nous gave. Pourrait-il être transgénique?

-J'en doute. Par contre, un arrière goût de glyphosate me chatouille encore le gésier et il m'arrive d'éternuer.

-Notre santé est surveillée par d'éminents vétérinaires. Les derniers test que j'ai passés semblaient pourtant satisfaisant.

-Au précédant gavage, reprit le canard, alors que je redressait fièrement la tête pour recevoir l'entonnoir, j'ai aperçu dans le ciel un de mes congénères d'une variété sauvage. Il semblait envier notre sort.

-C'est évident. Il volait librement, certes, mais pour échapper à quelques chasseurs.

-Il s'est tout de même permis de lâcher ses excréments sur notre enclos, quel sans gène!

-Ces canards sauvages n'ont aucune éducation.

-La file avance lentement aujourd'hui. Le fermier avait parlé d'un plan social avec réduction de personnel, c'en seraient les premiers effets?

-Je vais défaillir d'hypoglycémie si on ne me gave pas rapidement. Avez-vous remarqué que plus on avance, plus il fait chaud. Avec un tel chauffage, nous allons perdre un peu de notre précieuse graisse.

-Courage, nous approchons. Dit l'oie. Mais vous aviez raison, ils ont changé le personnel, et le niveau d'hygiène a du se renforcer. La fermière qui saisit mes congénères est revêtue entièrement de blanc avec un curieux masque à visière.

-Ah, les normes européennes, Nos éleveurs s'en rongent les foies. Plus d'un a mis la clef sous la porte pour un magret mal emballé.

-Pauvres humains, ils ont des soucis que je ne leur envie pas. Mais voici mon tour. À plus tard dame oie. je tends le cou pour qu'on me saisisse. Curieusement, je ne vois ni l'entonnoir ni le maïs , mais la bouche d'un grand foyer. Suis-je déjà prêt à cuire?

...

-Plus que deux cent, dit le vétérinaire. Nous allons manquer de carburant pour l'incinérateur, si nous voulons éradiquer rapidement cette grippe.

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