25/08/2014

la bulle (nouvelle)

LA BULLE

 

De gros flocons de neige envahissaient à nouveau le paysage. Le tas de buches savamment rangées à deux pas de la maisonnette, flanqué d'une grosse hache, disparaissait par instants comme masqué par un rideau de tulle. La neige n'aggravait pas outre mesure la conditions d'isolement dans laquelle se trouvait le chalet et son maigre territoire. Elle avait toujours été présente, accrochée à la toiture pentue de la bicoque, constituant le petit bonhomme blanc au centre du jardin avec sa carotte en guise de nez et son balai de paille n'ayant jamais servi à rien d'autre que de décorer l'excroissance qui lui servait de bras. Le chalet était résolument typique, au point que tout chalet de la montagne que son propriétaire voudrait rendre pittoresque, devrait prendre modèle sur celui-ci. Tout du moins, dans son aspect extérieur, car l'intérieur que l'on supposait accueillant n'était pas visible à travers les fenêtres bordées de rideaux colorés. La construction était en bois. Il était facile de le constater car les troncs d'arbres utilisés pour bâtir les façades s'entrecroisaient aux angles, laissant dépasser des moignons alternativement espacés. Les fenêtres à petits carreaux étaient ornées d'encadrements décoratifs colorés et de géraniums. Oui, des géraniums, sous la neige, parfaitement ! mais comment aurait-il pu en être autrement puisque la neige avait toujours été présente, les géraniums aussi d'ailleurs, la variété avait du s'adapter. Le chat lui même, fièrement assis dans l'épaisseur de l'embrasure n'aurait, sans doute, pour rien au monde changé de place, abrité par la large avancée de toiture, le dos chauffé par le rayonnement diffus provenant de l'intérieur à travers les carreaux, il dominait un territoire qu'il aurait était libre d'arpenter si la seule pensée de se mouiller les pattes ne lui conférait l'immobilité du sphinx.

Était-ce le propriétaire? Un fermier ou un simple passant qui s'était figé là, dos au chalet regardant le paysage? Son allure générale laissait croire qu'il était assorti à la maison, tout au moins à la région où se concentraient les petits chalets de ce genre; car les gens de ce pays se devaient, par respect pour leurs traditions et par égard envers les nombreux visiteurs qu'ils accueillaient, de se comporter et de se vêtir comme il était attendu qu'ils se soient vêtus et comportés. C'est donc avec aisance qu'il arborait, sous la neige, une salopette à jambes courtes, dénudant ses genoux, alors que ses mollets étaient recouvert d'épaisses chaussettes de laine. Un chapeau à plume, rempli ça et là de flocons, recouvrait une tête joviale et barbue. Si un de ses bras prenait appui sur un bâton chenu, l'autre exhibait, accueillant, une de ces chopes de bière à couvercle métallique d'où s'échappait une mousse onctueuse légèrement plus jaune que la neige.

Tout ceci se passait avant la catastrophe. Un observateur averti se serait depuis longtemps attendu à un bouleversement, mais cela dépend du point de vue de l'observateur, il est souvent plus facile, avec un peu de recul, de se rendre compte des détails infimes qui précèdent les grands changements alors qu'au cœur de la scène, c'est la surprise qui prévaut.

Notre bonhomme tout occupé à maintenir son attitude joviale et sa chope de bière n'avait pas remarqué que si la neige était jadis tombée de façon sporadique plusieurs jours d'affilée, elle avait cessé depuis longtemps, peut-être plusieurs mois avant de reprendre aujourd'hui. Mais le temps compte peu et le buveur de bière avait profité pleinement de la situation, tant-il est plus agréable de boire une bière sous un ciel clément que dessous la neige. Pensez-vous qu'il aurait pu en cas d'intempérie, se réfugier à l'intérieur de la maison? L'idée ne l'effleurait même pas et seulement une personne attentive, encore une fois, étrangère à la scène, aurait fait remarquer que la stature de l'homme ne lui permettait pas de franchir le seuil de la maisonnette sans se mettre à quatre pattes tant l'ouverture était réduite; ou l'homme trop grand. Mais là n'était pas la question. Si notre homme avait pleinement conscience de faire partie d'un paysage comme le messager parfait d'une tradition folklorique, il n'avait pas le loisir de songer à son logis en arrière plan, puisque comme nous l'avons dit, il lui tournait le dos. Pour faire face... mais à quoi faisait-il face? Prenons de nouveau le point de vue de l'observateur étranger, vous ou moi par exemple. Cet homme jovial et accueillant devant son chalet enneigé ne pouvait offrir ses bras ouverts et sa chope qu'à une vallée vertigineuse dévalant des sérac enneigés aux vertes prairies d'alpages, jusqu'aux plaines du piémont. Son point de vue personnel était pourtant radicalement différent. Une autre constatation aurait pu réfréner la bonne humeur de ce montagnard: le niveau de lumière, ou plutôt la pénombre dans laquelle ils vivaient, lui, son chalet et son bonhomme de neige depuis qu'il ne neigeait plus. L'éclairage diurne ressemblait peu à celui qu'on à l'habitude de constater dans ces régions montagneuses mais suffisamment méridionales pour bénéficier d'un soleil radieux dés que les nuages porteurs de neige sont évacués par le vent. On aurait dit la lumière constante, terne et hivernale des immensités nordiques. Il aurait fallu qu'il renonce à sa bière et à sa position au devant de la scène pour constater que le paysage avait radicalement changé depuis la dernière neige. Celle ci était tombée longuement, les flocons voletant dans l'atmosphère dans toutes les directions et sans souci de la gravité, puis dés lors que le ciel s'était éclairci, la lumière avait encore diminué. Si il avait pu mesurer le temps, il aurait compté au moins une heure avant de voir apparaître dans son champ de vision, occultant tout son horizon, des ombres évadées de ses pires cauchemars. Le chat, lui même, pourtant avare de ses mouvements s'était raidi plus qu'à son habitude. L'homme ne pouvait le voir, mais il avait perçu le crissement des griffes rétractiles de l'animal sur le rebord de la fenêtre. Dans son for intérieur, il aurait tout donné pour lâcher sa bière, son bâton et fouler le sol enneigé en courant se réfugier derrière le chalet mais il ne pouvait se départir de son sourire jovial, accueillant et figé, contraint de contempler ces spectres griffus, poilus, dentés et moustachus, tourbillonnant dans l'éther avec leurs petits yeux noirs et brillants, poussant des cris aigus, fascinés par la quiétude montagnarde qui semblait leur faire défaut. Impuissant à se cacher comme à faire disparaître ces créatures, il sentait confusément que le danger ne provenait pas directement de ces monstres, mais de l'agitation permanente qu'ils déployaient autour de lui. Le sol s'était mis à trembler, les flocons de neige tressautaient comme des popcorns dans une poêle. Le tourbillon s'accéléra et il sentit soudain un basculement comme si une crevasse tentait d'aspirer vers elle la petite maison et son environnement. Il avait, par le passé, de nombreuses fois éprouvé cette sensation, mais ces mouvements telluriques plus ou moins brutaux s'étaient toujours terminés par une violente chute de neige prélude à une longue période de tranquillité. Là, c'était autre chose.

Un instant, les règles de l'attraction terrestre ne s'exercèrent plus sur le paysage. L'horizon défila comme une banderole et ce fut un choc retentissant, le plus terrible que le montagnard eut jamais ressenti.

Quand il ouvrit les yeux, il n'aurait pu dire combien de temps s'était écoulé depuis sa décision de sombrer dans le coma pour s'épargner l'affreuse réalité de la catastrophe. Il gisait sur le coté au milieu de flocons éparpillées gros comme des œufs de pigeons baignant à moitié dans une masse liquide. L'air semblait plus léger. Sa chope de bière lui avait échappé des mains et roulé à quelques longueurs de bras. Son premier réflexe fut de tenter de reprendre son sourire jovial et sa position accueillante, tant il est difficile de se départir d'habitudes acquises depuis des années. Mais à la réflexion, et sa première surprise fut d'avoir une réflexion, il songea tout d'abord à analyser la situation. Quelque chose d'immuable avait changé et il ne pouvait pas se contenter de reprendre sa position officielle sans se préoccuper du contexte, comme une autruche enfoncerait sa tête dans le sol pour échapper au danger. Il devait réagir. Mais comment doit-on réagir quand-on a passé sa vie entière à contempler un paysage avec un sourire jovial et une chope de bière? Bouger, oui, voilà! C'est la première chose à faire, mais c'est plus facile à dire qu'à faire quand votre corps est resté si longtemps figé dans la même position. Détendre ce bras qui ne soutenait plus de chope lui parut une épreuve insurmontable, mais petit à petit, il sentit ses doigts se délier de l'emprise invisible de l'anse. Il put remuer le pouce, l'index puis le majeur, enfin la main entière s'ouvrit et se ferma, fit un rotation à partir du poignet, irriguant d'une douce chaleur l'avant bras, le coude puis le membre entier jusqu'à l'épaule. Notre bonhomme en était si stupéfait qu'il n'arrêtait pas d'agiter son bras libéré comme un agent de police au milieu d'un carrefour fréquenté. Son autre main agrippait encore fermement le bâton de berger qui l'avait si longtemps soutenu. Il lui vint à l'esprit que si il le lâchait, il chuterait, mais se ravisa en constatant que d'une part, il avait déjà chuté puisqu'il reposait en position allongée et que d'autre part, il pouvait maintenant saisir le bâton avec son autre main libre, ce qu'il fit pour libérer enfin son autre main puis son bras. Enivré par sa nouvelle mobilité, l'homme redressa son buste et se maintint assis en appui sur ses bras, secoua la tête et réduisit l'intensité de son sourrire. Dans cette position, il pouvait désormais contempler l'ampleur des dégâts. Quel désordre! Le bonhomme aurait été bien en peine d'affirmer que ce qu'il voyait était différent de ce qui se passait dans son dos auparavant puisqu'il ne l'avait jamais vu, mais une intuition lui laissait croire que cette maisonnette renversée sur le toit, tous ces flocons de neige éparpillés dans un fluide visqueux et le chat qui miaulait désespérément la tête en bas accroché à l'appui de la fenêtre n'était pas le paysage ordonnancé dont il était auparavant chargé d'occuper le premier plan. De gros morceaux de verre brillants comme des diamants parsemaient le sol autour de lui, l'atmosphère était sombre et les monstres responsables de sa chute semblaient avoir quitté les lieux car il y régnait un silence total. Il tenta de se redresser sur ses jambes, mais malgré ses efforts il lui fut impossible de les remuer. Aurait-il été blessé dans l'accident? Il ressentait pourtant l'activité fébrile de ses orteils au fond de ses godillots. Prenant appui sur le bâton, il réussit à décoller ses fesses du sol, se hissa jusqu'à un point d'équilibre, fit quelques tourniquet avec les bras comme un funambule sur son fil et rebascula de l'autre coté. De toute évidence, si ses pieds étaient prêts à avancer pour contrer, par réflexe, une chute avant, ses chaussures, elles, ne le permettaient pas. Les deux grolles étaient soigneusement soudées l'une à l'autre. Il lui fallut les délacer pour extirper ses pieds emmaillotés de leurs grosses chaussettes de laine et finalement se redresser complètement. Quelle sensation étrange que d'avoir à se préoccuper de son équilibre tandis que sa tête curieuse et mobile ne cessait d'ausculter ces nouveaux paysages aux horizons bien plus promoteurs que ceux qu'il avait l'habitude de contempler. Il serait faux de dire qu'il ne fut pas tenté de reprendre sa pose, tant est forte l'inertie de l'habitude. Il reprit d'ailleurs sa chope, dont le contenu moussant était resté intact et prit appui sur son bâton. Mais était-ce à cause de ses chaussettes mouillées, des cris du chat qui lui parvenaient de plus en plus aigu depuis la maison ou du poids croissant de la chope au bout de son bras, qu'il envisagea pour la première fois de changer de mode de vie, quitte à reprendre son poste plus tard si les conditions le permettaient à nouveau. Il contempla ses chaussures, gisant cote à cote, solidaires d'un socle qui s'était détaché du sol sous l'effet du choc et s'avança résolument vers le tas de buches, récupérer la hache. D'un seul coup, bien ajusté - n'était-il pas bucheron par nature - il sépara les semelles de leur support laissant sur celui-ci quelques traces de colle grises. Ses pieds nouvellement libérés, emballés de laine humide rechignèrent à regagner l'espace qu'ils occupaient dans leur carapace de cuir, mais tout bon montagnard fait corps avec ses chaussures et notre bonhomme ne douta pas un instant qu'elle lui obéiraient, ce qui fut rapidement le cas.

Voilà notre homme à un tournant de sa vie. Libéré, contre son gré, de son poste d'icône folklorique de la montagne, il ne pouvait plus être le gardien, ni le premier plan d'un paysage qui n'avait plus rien d'idyllique. Il sentait confusément qu'il ne serait jamais plus à la merci des éléments extérieurs, renversé, secoué, couvert de neige et de nouveau secoué. Terminé ces gros visages hilares et ces yeux hypertrophiés qui le contemplaient avant de le laisser des semaines entières face à un taille crayon ou un mur poussiéreux. Il n'avait plus l'obligation de sourire, il pouvait enfin porter à ses lèvres la chope de bière restée si longtemps éloignée de la distance d'un bras. Il aurait pu, si il l'avait voulu, donner un coup de bâton au bonhomme de neige ou au chat qui s'égosillait accroché à sa fenêtre. Toutes ce possibilités lui donnaient un peu le tournis. Il eut soif. Il saisit la chope de bière, curieux du goût que pouvait avoir ce breuvage, mais à la place d'un liquide doré, le récipient contenait une mousse figée malodorante. Il la projeta sur les buches et le couvercle métallique s'en détacha. Cet objet qu'il avait brandi pendant toutes ces années comme un fleuron de la gastronomie locale, ne contenait même pas une boisson honorable. Il en conçu du dépit. Pour passer sa colère, il saisit sa hache et se dirigea vers la maison. Le chat se mit à miauler de plus belle, mais en voyant luire le tranchant de la lame, il adopta des feulements plus discrets tandis que sa fourrure se hérissait comme celle d'un porc-épic. Notre homme n'était pas une brute, mais, en bon paysan on n'aurait pu le taxer de sensiblerie envers les animaux. Il procéda avec le chat comme avec ses chaussures. D'un seul coup de hache, il détacha l'animal de son socle. Aussi précis qu'était le geste, il ne put empêcher que la peau de quelques coussinets de ses pattes reste attachée à la planche où ils étaient collés. L'animal était libre, c'était le principal. On ne peut pas exiger d'un chat la moindre gratitude et le seul remerciement qu'il obtint fut une griffure profonde de la pommette gauche au dessus de la barbe. L'œil n'était pas passé loin. Le matou effrayé à l'idée de poser ses pattes soudainement mobiles sur un sol qu'il n'avait jamais foulé préféra se réfugier sur le chapeau du bucheron, et sa vengeance assouvie s'y attarda à lécher ses pattes endolories. Notre homme n'en prit pas ombrage, le chat pouvait bien rester sur sa tête, il la maintiendrait au chaud et empêcherai le chapeau de s'envoler par grand vent.

Son premier travail d'homme libre serait de redresser la maisonnette. Il l'avait décidé, en pensant qu'elle pouvait contenir des provisions, car un curieux pincement qu'il n'avait jamais ressenti venait de se préciser au creux de son ventre. En outre, il avait besoin d'un abri pour protéger en cas de nécessité. Il ne savait pas précisément quelle nécessité, puisque le besoin de s'abriter lui était jusqu'alors inconnu. Pourtant cela lui apparut indispensable lorsque levant la tête il avait remarqué que le ciel n'avait plus la courbe généreuse et protectrice sous laquelle il avait l'habitude de vivre.

La maison était bien trop lourde pour être redressée à la main, même par un fier bucheron. « Trouvez moi un levier et je soulève le monde ». Cette pensée lui avait traversé l'esprit tirée d'un bagage de connaissances, dont il aurait bien été incapable de se rappeler l'origine. Saisissant une à une les bûches sur le petit tas, il entreprit de constituer un dièdre à proximité de l'axe de la toiture de la maison renversé et il partit à l'aventure.

L'accident avait projeté une multitude de morceaux de verre dans un rayon de cinquante pas autour de la maison. Il marchait délicatement, craignant d'abimer ses chaussures et tentant de percer la semi-obscurité qui régnait au delà. C'était la première fois qu'il s'éloignait de son paysage et il se retournait constamment de peur de perdre de vue à chaque instant les maigres vestiges de son ancienne vie. Fort heureusement il trouva à proximité un objet conforme à ses souhaits. Un stylo qui avait du se laisser entrainer dans leur chute vertigineuse et gisait de tout son long. Son tube translucide et sa section hexagonale étaient parfaitement adaptés à son projet. Lorsqu'il le chargea sur son épaule, le chat dut planter ses griffes dans le chapeau pour maintenir son équilibre, mais il s'abstint de commentaires conscient du privilège que lui conférait sa position élevée. Le stylo charrié sur le chantier fut promptement glissé sous l'avancée de toiture qui reposait au sol et appuyé contre le tas de buches. Tout en se grattant la barbe l'homme observait les alentours d'un air songeur, comme s'il lui manquait quelque chose pour parachever son plan. puis il sourit, tapa du poing dans sa main gauche et alla s'emparer du bonhomme de neige qu'il dut porter jusqu'au levier en soufflant car celui-ci n'avait pas du tout fondu malgré les températures clémentes et pesait étonnamment lourd. Il s'affaira un moment à retirer le petit bouchon bleu qui obstruait l'extrémité postérieure du stylo et hissa à bout de bras le bonhomme de neige jusqu'à ce que la carotte vienne s'encastrer dans l'orifice du tube. Il n'avait plus qu'à lâcher et se précipiter vers la façade opposée pour s'y suspendre et faire contrepoids afin d'amplifier le mouvement. Le stratagème fonctionna au delà de ses espoirs, la maison se rétablit brusquement et faillit même re-basculer sur notre bucheron par un effet de balancier. Si il n'avait pas engagé toute sa vigueur pour repousser la paroi, il aurait fini écrasé par la façade. Il était moins une. Le chat lui même faillit s'enfuir du chapeau et dut puiser dans ses ressources de courage afin conserver la confiance qu'il manifestait envers son nouveau socle. La maison avait retrouvé son aplomb et son air pimpant, La neige accrochée au tuiles du toit n'avait pas bougé d'un centimètre. Elle faisait de nouveau plaisir à voir et le bucheron ravi de la réussite de son ouvrage, contemplait la façade appuyé sur sa hache. Il se dit qu'une bonne pipe d'écume à long tuyau aurait avantageusement amélioré son allure, mais il n'en disposait pas et en toute honnêteté, il n'avait plus tellement envie d'être un personnage typique. Les observateurs se feraient sans doute de plus en plus rare à l'avenir. Il décida donc d'entrer par cette porte ridiculement petite, mais celle ci était fermée et bien fermée. Il y frappa, car on aurait pu supposer que cette maison était habitée, puisqu'elle était si bien entretenue et les géraniums constamment arrosés. Aucune réponse ne se fit entendre. Il hésita un moment à forcer le vantail, mais le besoin d'assouvir sa curiosité fut encouragée par l'idée qu'il y avait peut être à l'intérieur des blessés à secourir. Un nouveau coup de hache perça le panneau de bois. La porte ne céda pas, mais il put agrandir la brèche suffisamment pour passer la tête, en ayant pris préalablement la peine de déposer le chapeau et le chat sur le tas de buches. Quelle déception fut la sienne, l'intérieur était totalement vide. Un seul volume, enduit des murs jusqu'au toit d'une peinture blanchâtre. Pas une odeur de pâtisserie, pas le moindre cliquetis de pendule, aucune tablée accueillante ni foyer rougeoyant. Le montagnard se sentit floué. Voilà des années qu'il gardait et présentait en souriant un fleuron de son patrimoine qui s'avérait n'être qu'une coquille vide. Pour la première fois, il prit conscience que son petit univers était factice. Les flocons de neige déposés sur le sol étaient trop gros et trop ronds, le bonhomme de neige ne fondait pas, la bière était solide et la maison un décor. Comme pour confirmer sa découverte, il tenta de cueillir un géranium, mais la tige métallique qui retenait la fleur lui résista obstinément. De rage, il reprit son chapeau, un peu brutalement pour le chat qui dut se cramponner, posa la hache sur son épaule et entrepris de s'éloigner du décor qui l'avait jusqu'alors contenu.

S'orienter n'était pas simple. Son instinct d'homme des bois l'incitait à chercher des traces de chemins dans la mousse, le lichen sur la face des arbres exposés au nord ou l'odeur entêtante des champignons. Mais ici point d'arbres, un sol lisse et dur et la seule odeur de la poussière pour le faire éternuer. Les limites de ce nouveau territoire se distinguaient assez mal, bien que ses yeux se soient accoutumés à l'obscurité. Pourtant au loin, un liseré de lumière surlignait l'horizon comme un lever de soleil timide sur un matin embrumé. Il s'y dirigea avec prudence. Le souvenir des monstres grouillants et véloces restait présent à son esprit. Ce n'était pas une coquetterie d'avoir gardé sa hache. Le bucheron chemina longtemps dans ce désert minéral l'œil rivé sur son objectif, il rencontra peu d'objet, mis à part d'énormes accumulations de poussières qu'il prit pour des moutons, des croutes de pain rassies et un noyau de cerises de la taille d'un ballon de football. Soudain, il s'immobilisa saisit sa hache à deux mains. Le chat s'était redressé et feulait, le pelage hérissé. On les observait, c'était indéniable. Le crissement de pattes rapides sur ce sol vitrifié était nettement perceptible. Ami, curieux ou ennemi? Sa connaissance des risques encourus à rencontrer des êtres vivants était jusqu'alors limitée au chat. Ils ne disposaient d'aucun refuge et ne pouvaient qu'attendre. Il s'accroupit et se figea tous ses sens à l'affut comme si il avait été au cœur de la foret guettant une proie. L'attente ne fut pas longue. Une longue tige souple et râpeuse vint lui chatouiller la nuque. Un frisson d'effroi le parcourut, il n'avait pas senti venir l'intrus. Se retournant brusquement il brandit sa hache en criant et eu le temps d'apercevoir, prenant la fuite, un animal de la taille d'un chien équipé d'une carapace sur de frêles pattes noires avec une petite tête assortie de deux grandes antennes mobiles. Un cafard pensa -il en retenant un fou-rire. Un cafard de belle taille, certes! Qu'avait-il à craindre d'un cafard? Il reprit sa marche.

Le rai de lumière semblait s'épaissir l'encourageant à forcer le pas. Il émanait du bas d'une paroi sombre comme une plinthe lumineuse. S'approchant encore, il constata qu'il s'agissait d'une porte immense, au centre d'une cloison apparemment infinie. La lumière, provenant de l'extérieur sourdait de l'espace laissé sous le panneau de bois. Le manque de repères ne lui permettait pas encore d'évaluer la distance restant à parcourir. La fatigue commençait à peser sur ses membres dont la nouvelle mobilité manquait un peu d'endurance. Le cafard le suivait à distance. Il ne le voyait pas, mais le cliquetis de ses mandibules restait audible dans le silence sépulcral qui régnait dans ces lieux. Ce n'était pas le moment de flancher. Utilisant sa hache comme bâton de marche, il franchit la distance qui le séparait d'un nouvel univers.

La fente sous la porte n'était pas très épaisse, mais la lumière y était éblouissante. Prudent, il sonda le bas du vantail avec la hache révélant une épaisseur de bois imposante, tenta de regarder par en dessous, mais ses yeux accoutumés à l'obscurité ne virent que des myriades d'étoiles. Avant toute décision, il questionna le chat, à sa manière, bien sur. Ôtant son chapeau, il le posa délicatement en pleine lumière juste sous la porte. L'animal qui jusque là ronronnait d'insouciance lové dans le couvre-chef comprit qu'on exigeait de lui une prise de position. Il fit le dos rond, s'étira, se gratta l'oreille droite et consulta alternativement les deux cotés, l'obscur et le lumineux. Aucun ne paraissait présenter pour lui d'avantages ou d'inconvénients dans la mesure ou on lui permettait de garder sa position dominante et confortable. Pourtant au bout d'un instant, il dressa ses oreilles vers le coté sombre et se figea tout hérissé. Le montagnard ne comprit pas immédiatement la réaction du félin. Il supposa que celui ci ne supportait pas l'affront qu'on lui avait fait en le posant par terre et voulut reprendre le chapeau, mais le chat feula de plus belle en regardant la pièce sombre. Le bucheron se retourna brièvement et n'eut que le temps de se jeter à plat ventre dans l'interstice, alors qu'une armée de cafards, les carapaces brillantes en pleine lumière tentait de se jeter sur lui pour accrocher leurs mandibules. L'insecte solitaire avait du lancer l'alerte. Mais ces animaux préfèrent l'obscurité et passé la limite de la porte, ils renoncèrent à leur proie.

Le cœur battant, l'homme et le chat rampaient sous l'énorme pièce de bois, ou plutôt, l'homme rampait, trainant alternativement sa hache de la main gauche et son chapeau de la main droite. Ne sentant plus la présence de ses assaillants, il ralentit le rythme pour atteindre enfin l'autre extrémité du tunnel.

La lumière qui paraissait intense canalisée par la fente n'était en fait que blafarde. Elle éclairait une immense esplanade pavée parsemée de grosses boules blanches immobiles. À l'horizon se dessinait les contours d'une ville avec ses pignons, ses clochers, ses antennes mais on en distinguait mal les détails. Le bucheron était intimidé. Il savait bien sur que ce genre de ville existait mais il n'avait jamais imaginé pouvoir s'y trouver un jour. C'était un homme solitaire par essence, la promiscuité des centres urbains ne l'attirait pas outre mesure, mais comparé à une horde de cafard, il choisit la cité. D'autant que la foule qu'on aurait pu imaginer dans ce contexte n'était pas particulièrement oppressante. Une seule silhouette humaine se détachait au centre de la place. Il aurait, bien sur, pu contourner l'espace et se fondre dans ce territoire qui devait bien quelque-part contenir des forets, voire des montagnes, mais, ignorant des us et des coutumes de la ville et désireux d'obtenir un minimum d'information sur la direction à prendre, il s'efforça à faire preuve de civilité et s'avança à la rencontre de l'autochtone. Le chemin était long et le manche de la cognée sonnait d'un bruit étrange contre les pavés. Plus il s'approchait du personnage, plus celui-ci semblait grandir. Ce n'était pas un effet de la perspective et il songea à la taille de la porte qu'il venait de franchir et à la dimension de ces horribles cafards. Avait-il atteint le pays des géants comme Gulliver lors de ses merveilleux voyages. Il faudrait être prudent pour ne point se faire écraser. Lorsqu'il arriva à proximité du citadin, il constata que son chapeau ne dépassait pas les brodequins du gaillard. Il aurait pu lui défaire les lacets sans se baisser. C'était donc cela: des géants. Celui-ci était endormi ou particulièrement inactif. Il tenta d'attirer son attention en s'accrochant au bas de son pantalon, cria, fit résonner sa hache sur le pavé, rien n'y fit. Le chat, opportuniste, vit là l'occasion d'occuper une situation plus élevée. Il sauta du chapeau sur les chaussures et se hissa à la force de ses griffes sur la toile rêche du vêtement du géant jusqu'à la ceinture. Le bucheron prit du recul pour suivre l'ascension de l'animal et, ce faisant, voir le bonhomme dans son ensemble. C'était un jeune garçon aux joues rebondies et colorées affichant un sourire radieux, quoique un peu canaille. Ses vêtements auraient plutôt porté le nom de nippes s'il ne lui avaient conféré une certaine allure. Un béret couvrait une chevelure bouclée qui débordait sur ses oreilles et un foulard rouge lui ceignait le cou. Il portait en bandoulière une guitare qui n'émettait aucune musique. Le chat avait atteint le bras gauche sans qu'aucune réaction n'agite de personnage. Regardant toujours plus haut, le montagnard perçut en arrière plan un édifice gigantesque. La tour, puisque c'en était une, partait d'une base pyramidale sur quatre pieds pour s'élever vers des altitudes vertigineuses en un entrelacs de poutrelles d'acier soudées, chevillées boulonnées, pour se terminer par une petite coupole flanquée d'une pointe. Notre homme eut à peine le temps de contempler le curieux monument qu'un mouvement tellurique soudain s'empara de la ville. Le montagnard courut s'encorder aux lacets du géant, le chat, mal agrippé retomba violemment sur son chapeau. Quand les mouvements s'arrêtèrent, il se mit à neiger, des flocons gros comme des pastèques.

 

15/08/14